Avant tout départ, il y a des années, cette photo obsédante de Max Pam prise dans le compartiment bondé d’un train en Inde. Puis le livre de Nicolas Bouvier… Ce pour tout préambule. Les motivations restent obscures, si ce n’est l’envie  de voir comment les gens bouffent, chient, et crèvent,  de par ce monde. Parce que ce n’est pas mieux là-bas. Mais pas bien non plus ici quand on a 26 ans… Et de tout plaquer un jour, un sac à dos pour toute maison.

Fin septembre 1998, lors d’une deuxième échappée indienne, dans les ruelles détrempées de Manali,  cet Anglais  qui me demande où trouver un endroit pour boire a decent cup of tea. De lui répondre que la préoccupation du moment est plutôt de trouver un moyen de se rendre au Ladakh ; la route est officiellement fermée aux tourist buses depuis 1 semaine, tandis que les vieux camions Tata et leur équipage ne veulent  plus prendre de stoppeurs pour d’obscures raisons syndicales. Lui aussi veut s’y rendre. On boit finalement ce thé. Il est photographe. Une cantine remplie d’appareils photo aux noms ésotériques. C’est peut-être le déclic : après une soirée à manger et boire ces quelques thés honnêtes, tout en palabres, on file, fébriles, m’acheter sur le main bazaar un petit appareil photo basique de marque Yashica  ; le moins cher. Le lendemain on charterise une Jeep qui s’en retournait à vide vers le Ladakh.

Au fil de quelques courtes années,  de continuer sans trop en avoir l’air. Apprendre l’art secret de voyager discrètement. Celui des pas perdus et des choses derrière soi. Dégoût du voyage et parfois de ses voyageurs, mais toujours cette envie compulsive de l’ailleurs. Rencontres. Solitude. La photo devient l’excuse. La compagne des nuits solitaires, à fixer le plafond des  chambres de ce qui fait office d’hôtel.. La distance qui devrait vous rendre invisible et flottant. Le regard sait. Je ne sais toujours pas pourquoi on voyage, et n’arrive d’ailleurs toujours pas à me considérer comme un voyageur ou un photographe ; encore moins un hybride des deux. Et puis  c’est frustrant de ne jamais réussir à écrire sur tout ça sans recul aucun. Et de continuer le mouvement impulsé, repartir, continuer de voir. Comme pour voir + voir = voir. Rendre compte de lieux de plus en plus à même de muter ou de disparaître sans aucune autre ambition. Découvrir ces zones interstitielles qui se situent  à l’écart improbable du tumulte. Et puis d’en finir avec le voyage émerveillé. L'air de rien . Les pieds nus.